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Stratégies d’adaptation et d’atténuation du changement climatique

Publié le 11/02/2019

Un ensemble de publications du département SAE2

A quel coût pour la société peut-on espérer réduire les émissions de gaz à effet de serre du secteur agricole français ? Quels seraient les effets d’une politique de taxation des produits animaux en France ? Plusieurs publications récentes éclaircissent le débat sur les avantages comparés de politiques d’adaptation ou d’atténuation du changement climatique. La prise en compte des changements d’usages des sols conduit à des coûts d’atténuation plus faibles et comparables à ceux projetés pour le secteur énergétique français. L’adaptation au changement climatique comme stratégie additionnelle à l’atténuation peut, de plus, affecter la coopération internationale sur le climat, débouchant éventuellement sur des accords associés à des niveaux plus élevés d‘atténuation. Enfin, les effets d’une taxe environnementale basée sur la consommation de produits animaux seraient limités, en termes de baisse des émissions de GHG et de bien-être des consommateurs.

  • Contexte et enjeux

L’agriculture est à la fois à l’origine d’une part importante des émissions de gaz à effet de serre (20 % des émissions françaises) et est susceptible d’être directement affectée par le dérèglement climatique. Le changement climatique est donc un enjeu majeur pour ce secteur qui doit réduire ses émissions de gaz à effet de serre tout en s’adaptant au changement climatique. Les négociations climatiques se sont longtemps concentrées uniquement sur l’atténuation, i.e. l’effort de réduction des émissions de gaz à effet de serre. En accordant une place plus importante à l’adaptation au changement climatique, l'accord de Paris (2015) marque un tournant à cet égard.
Les effets de l'adaptation sur les incitations à réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) sont complexes. L'atténuation et l'adaptation sont de nature différente : tandis que l'atténuation est un bien public pur (car les réductions de GES individuelles profitent à tous les pays), l'adaptation peut être caractérisée plutôt comme un bien privé (avec des bénéfices souvent exclusifs au pays qui la met en place). Si les pays ont la possibilité de s'adapter, ils consacreront moins de ressources pour réduire leurs émissions dont les bénéfices sont non-exclusifs. En outre, le mix optimal, pour un pays, de l'atténuation et de l'adaptation peut aboutir à un niveau plus faible de réduction de ses émissions. Ceci signifie que les externalités positives de l'atténuation sont réduites, les incitations à se comporter comme un passager clandestin sont alors moins fortes.
Après le secteur de l’énergie; l’agriculture est le secteur avec le plus fort impact sur l’environnement : en 2010 par exemple, les émissions nettes de GHG de l’agriculture et la forêt représentaient 24% du total des émissions. Parmi les activités agricoles, la viande et les produits laitiers sont deux secteurs fortement émetteurs, en raison de la grande proportion de cultures utilisées indirectement pour leur production, résultant en de plus fortes émissions de GHG (UNEP, 2010). Dans le futur, la croissance démographique et économique va conduire à un impact environnemental encore plus important, si les tendances de production et de consommation sont inchangées. De plus, la consommation moyenne de viande au niveau mondial ayant augmenté en même temps que la consommation par tête (respectivement, 60% et 25% entre 1990 et 2009, voir Henchion et al., 2014), il est prévu que cette tendance se poursuive.

  • Résultats

Les travaux menés par Chakir et Lungarska de l’unité Economie Publique reposent sur le couplage d’un modèle économétrique qui décrit l’allocation des sols (« cultures, prairies, forêts, usages urbains), d’un modèle d’offre agricole (AROPAj) et d’un modèle du secteur forestier (FFSM++). Le modèle AROPAj (De Cara et Jayet, 2011) permet de prédire comment les agriculteurs peuvent ajuster leur production (utilisation d’intrants, allocation des cultures, etc.) sous l’effet du changement climatique sur l’agriculture (Leclère et al., 2013) et d’évaluer les coûts d’atténuation des émissions de gaz à effet de serre d’origine agricole (REF). Le modèle FFSM++ (Caurla et Delacote, 2012) permet de prédire la variation des revenus forestiers sous l’effet du changement climatique dans le cadre d’un modèle d’équilibre partiel. Ces deux derniers modèles permettent de rendre compte de mesures d’adaptation aux changements climatiques possibles de leur secteur respectif. Le modèle économétrique permet d’intégrer les changements d’usages des sols comme levier d’adaptation au sein du secteur des sols (agriculture, prairie, forêt et urbain).
Les résultats indiquent que la surface en culture en France pourrait augmenter sous les deux scénarios de changement climatique examinés aux dépens des surfaces en forêt et en prairie. L’introduction d’une taxe sur les émissions de gaz à effet de serre agricoles atténue l’expansion des surfaces en culture. Par ailleurs, les objectifs d’atténuation de changement climatique fixés pour le secteur agricole seraient atteints pour des niveaux de taxe proche des valeurs projetées pour le secteur énergétique. Les coûts pour les agriculteurs devraient être revus à la baisse suite à l’intégration des effets sur l’allocation des sols induits par la politique publique.

L’article de Bayramoglu et al. (2018) propose un modèle de formation des coalitions avec les stratégies d'atténuation et d'adaptation dans un cadre général à plusieurs pays, contrairement à la littérature utilisant un cadre à deux pays (Ebert et Welsch [2011]) ou des exemples spécifiques (Benchekroun et al. [2017]). L’objectif de l’article Bayramoglu et al. (2017) est d'utiliser un exemple pour illustrer quelques résultats de l’article Bayramoglu et al. (2018). Ils montrent que la possibilité d'adaptation peut au contraire inciter les pays à signer un accord contraignant de réduction des émissions de GES grâce à la présence de complémentarités stratégiques entre les pays en termes de dépollution. L’intuition est la suivante. S’il y a beaucoup de pays qui réduisent leurs émissions, tous les pays vont avoir moins besoin de s’adapter. S’il existe une relation de substituabilité, au sein du pays, entre les stratégies d’atténuation et d’adaptation, une moindre adaptation va conduire à davantage d’atténuation. Dans ce cas, les pays peuvent se trouver avec des fonctions de réaction de dépollution croissantes : l’effort d’atténuation accru d’un pays conduit tous les pays à croître les leurs. C'est l'ensemble des pays qui est incité de cette manière à agir de concert: des complémentarités stratégiques apparaissent alors entre les pays en termes de dépollution. La signature d'un accord impliquant un grand nombre de pays est alors possible. On voit que la possibilité d'adaptation introduit une force contraire à celle du passager clandestin associé à l'atténuation. Si le comportement de passager clandestin n'incite pas les pays à participer à une coalition, au contraire l'adaptation les y conduit. C'est ce rapport de forces qui est à l'origine d'un échec ou d'un succès de la formation de coalition: les coalitions peuvent être de taille plus ou moins grande.
Les recherches publiées par les économistes de l’unité TSE-R mobilisent un modèle structurel de demande pour un niveau fortement désagrégé de la consommation de produits animaux. Les résultats de Bonnet, Bouamra et Corre montrent qu’une taxe de 56 € sur cette dernière conduirait à une très faible variation des émissions de GES, et que, même avec une taxe plus forte de 200 € par tonne d’équivalent-CO2, il ne serait pas possible de satisfaire à l’objectif de diminution de 20% des émissions de GES en 2020. En effet, cette politique conduirait à une baisse de 6% des émissions de GES issus de 30 produits alimentaires. Malgré cet effet réduit de la taxe, le scénario le plus efficace serait celui d’une taxe sur la consommation de bœuf, et uniquement à un niveau important (de taxe). Cette dernière permettrait alors d’atteindre une diminution de 3.2% des émissions de GES, représentant 53% de la variation des émissions lorsque tous les produits sont taxés. Par contre, la politique de taxation entraînerait une perte de bien-être des ménages de 12% (-0.39% quand seulement le bœuf est taxé à 200€/tonne d’éq-CO2, et -3.22% lorsque tous les produits sont taxé à ce même taux).

  • Perspectives

Deux pistes d’investigation s’ouvrent suite à l’analyse menée par Chakir et Lungarska : i) évaluer l’impact du changement climatique sur le bilan carbone en intégrant le carbone des sols et dans la biomasse aérienne ; ii) élargir l’analyse à l’échelle européenne. Ces deux pistes de recherche sont en cours dans le cadre du projet STIMUL (financé par le LabEx BASC ) et dans le cadre de l’institut de convergence CLAND .
Concernant les travaux de Bayramoglu, les pistes d’investigation sont : i) la prise en compte de l’hétérogénéité entre pays afin d’étudier l’impact des transferts pécuniaires et non-pécuniaires sur la coopération; ii) l’analyse théorique et empirique des liens entre transferts climatiques et le commerce international.
Les perspectives associées aux publications de Bonnet, Bouamra et Corre sont liées au développement de nouvelles méthodes d’évaluation de politiques publiques dans un contexte de préoccupations croissantes en matière de santé et d’environnement. Ces méthodes demandent une information plus détaillée sur les régimes alimentaires et les producteurs agro-alimentaires. Les chercheurs du groupe « Food » de l’unité TSE-R sont impliqués dans plusieurs projets traitant de ces questions, notamment le projet ANR DIET+ (Effects of diet changes on market equilibrium, value sharing, public health, environment and land use), coordonné par Stephan Marette (INRA -Economie Publique), janvier2018-décembre 2020.

  • Valorisation

- Lungarska, A., Chakir, R. (2018). Climate-induced Land Use Change in France: Impacts of Agricultural Adaptation and Climate Change Mitigation. Ecological Economics, 147, 134–154. http://doi.org/10.1016/j.ecolecon.2017.12.030
- Chakir, R., & Lungarska, A. (2017). Agricultural rent in land-use models: comparison of frequently used proxies. Spatial Economic Analysis, 12(2–3), 279–303. http://doi.org/10.1080/17421772.2017.1273542
- Bayramoglu, B., Finus, M., Jacques, J-F. (2018). Climate agreements in a mitigation-adaptation game. Journal of Public Economics, 165, 101-113.
- Bayramoglu, B., Finus, M., Jacques, J-F. (2017). L’adaptation est-elle un frein aux accords climatiques?. Revue Française d’Economie, 32(2) : 135-159.
- An article in the New York times reported the results of this work : The Case for a Carbon Tax on Beef by Richard Conniff, March 17, 2018: https://www.nytimes.com/2018/03/17/opinion/sunday/carbon-tax-on-beef.html?smid=tw-share
- Bonnet C., Z. Bouamra-Mechemache, and T. Corre (2018), An environmental tax towards more sustainable food: empirical evidence of the consumption of animal products in France, Ecological Economics, May 2018, Pages 48–61 doi.org/10.1016/j.ecolecon.2017.12.032
- Bonnet C., Z. Bouamra-Mechemache, and T. Corre, An environmental tax towards more sustainable food consumption: An empirical evidence of the French meat and marine food consumption, SUSDIET Newsletter n°5, December 2016
- Workshop on Economic Analysis of Environmental Food Policies , November 16-17 November 2017, TSE-R, Toulouse. (https://www.tse-fr.eu/conferences/2017-workshop-economic-analysis-environmental-food-policies)
- DID’IT Metaprogram of INRA, Equilibre produits animaux vs végétaux, coordinated by Jean-Michel Chardigny (Unité de Nutrition Humaine, INRA), Sept 2014-August 2017

Références bibliographiques :

- Caurla, S., Delacote, P., 2012. FFSM: un modèle de la filière forêts-bois française qui prend en compte les enjeux forestiers dans la lutte contre le changement climatique. INRA Scie. Soc. 4, http://purl.umn.edu/149688.
- De Cara, S., & Jayet, P.-A. (2011). Marginal abatement costs of greenhouse gas emissions from European agriculture, cost effectiveness, and the EU non-ETS burden sharing agreement. Ecological Economics, 70(9), 1680–1690. http://doi.org/10.1016/j.ecolecon.2011.05.007
- Leclère, D., Jayet, P.-A., & de Noblet-Ducoudré, N. (2013). Farm-level Autonomous Adaptation of European Agricultural Supply to Climate Change. Ecological Economics, 87(0), 1–14. http://doi.org/10.1016/j.ecolecon.2012.11.010
- Benchekroun, H., Marrouch, W. and A.R. Chaudhuri (2017), Adaptation Technology and Free-riding Incentives in International Environmental Agreements, in Economics of International Environmental Agreements: A Critical Approach. in: O. Kayalca, S. Cagatay and H. Mihci (eds.), chapter 11, 204-228, Routledge, UK.
- Ebert, U., Welsch, H. (2011). Optimal response functions in global pollution problems can be upward-sloping: accounting for adaptation. Environmental Economics and Policy Studies, 13(2) : 129-138.
- IPCC (2014). Climate Change 2014: Synthesis Report. Contribution of Working Groups I, II and III to the Fifth Assessment Report of Intergovernmental Panel on Climate Change [Core Writing Team, R.K. Pachauri and L.A. Meyer (eds.)]. IPCC, Geneva, Switzerland, 151 pp.
- Henchion, M., McCarthy, M., Resconi, V.C., Troy, D., 2014. Meat consumption: trends and quality matters. Meat Sci. 98 (3), 561–568 Meat Science, Sustainability & Innovation: 60th International Congress of Meat Science and Technology 17–22 August 2014, Punta del Este, Uruguay.
- Pachauri, R.K., Allen, M.R., Barros, V.R., Broome, J., Cramer, W., Christ, R., Church, J.A., Clarke, L., Dahe, Q., Dasgupta, P., et al., 2014. Climate Change 2014: Synthesis Report. Contribution of Working Groups I, II and III to the Fifth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change. IPCC.
- UNEP, 2010. Assessing the Environmental Impacts of Consumption and Production: Priority Products and Materials, A Report of the Working Group on the Environmental Impacts of Products and Materials to the International Panel for Sustainable Resource Management. Hertwich, E., van der Voet, E., Suh, S., Tukker, A., Huijbregts M., Kazmierczyk, P., Lenzen, M., McNeely, J., Moriguchi, Y.

  • Contacts

Raja Chakir, Basak Bayramoglu (UMR Economie Publique, Centre de Versailles-Grignon) , Céline Bonnet, (UMR TSE-R, Centre Occitanie-Toulouse), Département SAE2